L’ETRE LYEL

“Nul n’a le droit d’effacer une page de l’histoire d’un peuple; car un peuple sans histoire est un monde sans âme”, dixit Alain Foka1. Si nous concédons que tout peuple a une histoire – une manière de vivre et d’être – par voie de conséquence, il y’a lieu de reconnaître qu’il a une âme , un idéal ou une vision de l’existence, qui l’anime et qui le pousse à désirer et aimer la vie en vue de sa propre réalisation et de celle de ses membres dans une perspective d’autodétermination. Si tel est le cas, quelle est, alors, l’âme ou l’être du peuple lyel, pour autant qu’il soit possible d’en dire quelque chose. Pour essayer de donner une réponse à cette question dont il nous est demandé de parler, nous allons tout d’abord tenter de situer rapidement ce peuple d’un point de vue historique et géographique, puis nous dirons un mot sur son organisation sociale.

1-SITUATION HISTORICO-GEOGRAPHIQUE

les Lyela constituent une composante majeure de ceux que l’on appelle les Nord-Nuna, peuple habitant de part et d’autre du mouhoun. Ils font partie de la grande famille culturelle des Nuna, appelés aussi gourounsi, mot dont le sens n’est pas accepter par tous. ceux-ci regroupent au Burkina Faso les Kassena au sud du pays, les Nuni,les Kô , les Sissala et bien sûr les Lyela qui sont au centre-ouest ce sont ces derniers que notre propos prendra en considération2. Ces populations forment une grande famille au regard des caractéristiques linguistiques et culturelles. Les Nuna – je préfère utiliser ce terme – sont avec les Bwaba et les Dogons les premiers occupants du Burkina Faso et seraient venus du Tchad3 autour du XII siècle. Dans l’histoire les Nord- Nuna furent confrontés aux incursions de plusieurs peuples. Ce fut d’abord les Mossi et les Peuhls au début du XIX siècle, puis les Zaberma à la fin de ce même siècle. L’avènement de ces derniers décimera le Nord-Nuna4: des hommes et femmes sont déportés en esclavage, d’autres enrôlés dans l’armée ( C’est de ces faits, du reste, que provient leur nom de baptême: Gourounsi « le fer ne pénètre pas »)5.Après ils durent faire face à la colonisation française à laquelle ils tentèrent de résister. Ce fut le zula-tua6(une insurrection contre l’usurpateur colon). si telle est la situation historico-géographique de ce peuple, quelle est alors son organisation sociale?

2-L’ORGANISATION SOCIAL DU LYELO.

Le pays lyolo est une société égalitaire. Elle ne connait pas de chefferie avec une séparation spatiale entre gouvernants et gouvernés. En ce sens la terre chez les leyla (habitants du lyelo) est la base première de l’organisation économique.Elle est inaliénable et ne saurait faire l’objet d’appropriation individuelle, car faisant parti du bien commun. Partant de là, les habitats, concessions (kêlê), sont tribués sur de vastes domaines organisés en village. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas d’autorité. La prise de décision est concerté et elle revient au différents représentants. En effet, le lyolo s’organise autour de trois éléments principaux à savoir: La famille, le clan, et le village.

La famille est composée de l’aïeul et de tous ses descendants. La maison (kêlè ou kaa) est la cellule sociale, le lieu de départ de la vie sociale et communautaire de la personne.

Le clan, quant à lui est composé de toutes les personnes considérées comme descendants en ligne directe paternelle d’un ancêtre commun légendaire. Le plus âgé du clan, le dji (ji) ceba est le représentant ou le répondant de la collectivité. Il est assisté d’un conseil d’anciens (Chefs de lignées).

Le village lyel est un ensemble de concessions pouvant être constituées de plusieurs clans. Les maisons sont assez éloignées les unes des autres. En fait, cela s’explique par la nécessité pour chacun de cultiver aux alentours immédiats de sa concession, mais aussi par la volonté de préserver une certaine indépendance vis-à-vis des autres concessions. Toutefois, à la tête de chaque village se trouve un chef de terre, le cê-cibal (responsable de la terre) dont la fonction est de régler les éventuels litiges interpersonnels non résolus en amont dans le clan et en premier lieu dans la famille et ainsi que tout problème lié à la terre7. Par exemple, le meurtre se voit proscrit. Car le commettre c’est salir la terre mère. Celui qui le commet se voit banni: il y’a ni pardon, ni peine de mort. Le cê-cebal vient fixer sa lance coutumière devant sa concession et la personne comprend aussitôt qu’elle droit faire un trou à l’arrière de sa maison et sortir par là, pour ne plus jamais revenir. Elle peut aller demander asile chez ses oncles maternels. Quant aux enfants ils peuvent revenir, s’ils le veulent.

De plus, en dehors du cê-cebal, chaque clan a son doyen, le kwala-cebal, et chaque famille a son responsable, le kêlè-cebal .En effet, le cê-cibal travaille de concert avec les chefs de clans (conseil des anciens du village). Ils sont aidés aussi du conseil des chefs de lignages de leur clan respectifs. À leur tour, ils se font assister par les doyens des familles qui forment leur lignage. En effet, c’est après consultation des familles, des chefs de lignage et des clans que le conseil réuni autour du chef de terre, prend les décisions de tout genre. C’est pour cette raison qu’une fois le consensus obtenu, l’application du conseil des anciens se fait sans problème, dans la mesure où chacun se sent responsable de ce qui a été arrêté.8 C’est une conception participative (concept cher à la démocratie) de la gestion de la cité. Si la personne est ainsi invitée à participer, de façon indirecte, à la chose publique ( res publica) qu’ en est-il alors de la vision ou de l’idéal qui soutient, sert de norme normante non normée, et qui modèle toute son action?

-L’être lyel

Après avoir planté le décor de la situation historico-géographique de la société lyel et avoir aussi décrit son organisation sociopolitique, nous voici maintenant en quête l’être de cette société.

Avant tout propos il sied de reconnaître que le kwala chez les leyla est fondamental et déterminant pour la personne. En effet, le kwala est un principe englobant mystique, sociologique et religieux. Être du même kwala est comme être de la même substance et il relie les ancêtres à ceux de la terre. On ne change pas de kwala, on y nait. Ainsi se voir bannir du kwala revient à mourir socialement et à couper le lien avec le chez-soi, la vraie patrie (l’au-delà). En somme, il façonne la personnalité lyel à travers ses devoirs appelés à être intériorisés. Aussi, le kwala clanique, familial est premier et vient en second lieu le cê-kwala (du chef de terre).9 Ainsi le l’individu étant moins contraint par la famille en dehors des lois du kwala, et disposant d’une grande autonomie, doit travailler à se construire lui-même sans attendre d’ordre venant d’un tiers: l’être humain est une plénitude de liberté, une liberté qui se bâti. Par conséquent, les expressions comme  « Il faut … »  « tu dois … » N’existent pas au lyolo; on a plutôt des formules de ce genre: « Je me dois de .., » « Cela convient que je me doive de… ». L’obligation est transmise par le moi intérieur. L’impératif extérieur cède le pas à intériorité. Le devoir s’approprie et devient une volonté du moi. C’est de là que prend tout son sens, la notion de co-responsabilité. D’où l’importance de comprendre pour le lyel et l’habitude de remettre en cause, si, à son avis, cela ne convient pas ou est mal à propos. Tout cela en vue d’un bien plus grand (bien commun).

En outre, le kwala est pour l’individu et l’individu est pour le kwala; malgré les obligations fortes du kwala, il permet et assure une certaine solidarité et affectivité entre ses membres. De ce fait, la veuve se voit en compagnie des jeunes filles jusqu’à ce que son coeur soit en paix. Le malade soigné par tous, à tout prix, malgré son avarice ou d’autres torts. Le kwala est le lieu de bonheur. Du reste la perception du genre est vue différemment. Pour être un homme estimable, il faut être un homme plein, doté de qualités humaines (être courageux, loyal, travailleur) à caractère masculin et une dose de feminité, avoir du coeur, c’est à dire la bonté (zhe wu). Pour être femme il faut être ken-bya (femme-homme), par le courage et l’efficacité dans les travaux confiés à la femme10. Quant à l’individu il doit apprendre à se dégourdir pour le kwala.

Conclusion:

Somme toute, le lyolo se veut une société égalitaire , ce qui ne veut pas dire que cette société est dépourvue d’autorité et discipline non! Mais plutôt les membres sont appelés à plus de responsabilité face à eux-mêmes et à autrui dans la réalisation intégrale de l’être lyèl, qui se veut une liberté en marche, en quête d’elle-même. C’est ce qui donne naissance dans cette culture aux concepts suivants: la liberté responsable mue et auréolée par des vertus telles que la dignité et l’honneur. Nous avons aussi la notion de co-responsabilité qui tisse le lien social et elle se manifeste par la solidarité et le respect de la parole donnée. La redécouverte de ces valeurs, faisant partie des idéaux de la mémoire commune de ce peuple et leur promotion doivent le permettre, d’une part, de répondre au problème identitaire lié aux aléas de son histoire et d’autre part, de mieux s’ouvrir aux autres cultures dans un élan du donner et du recevoir. Car aucune culture n’est et ne peut se prétendre parfaite mais appelée à se parfaire au cours du temps pour un meilleur vivre ensemble. Où la fraternité universelle sera effective.il ne faut donc pas avoir peur de sa propre histoire, il faut la posséder ; c’est en nous comprenant que nous serons disposés à comprendre l’autre dans sa différence radicale (le fait de n’être pas nous) qui est pour nous-mêmes une chance, une richesse. Ainsi pourrions-nous épurer de nos schèmes de pensée consciente et inconsciente, les préjugés et les procès d’intention sur celui qui est différent de nous pour qu’ensemble nous fassions chemin vers une humanité mature et sage, dans laquelle le coût, l’élancé, le blanc, le noir, le jaune, le blond, le riche et le pauvre, celui qui ne partage pas notre foi, et en un mot où l’altérité aura sa raison d’Être.

Pour finir, la question à laquelle chacun de nous devrait répondre est la suivante: qui suis-je selon moi? Parce que souvent c’est les autres qui nous pensent et par là nous attribuent une identité et nous finissons par être étranges à nous-mêmes. Pourtant chacun et chacune de nous est et a une histoire quand bien même elle se déroule dans une histoire commune.

1 Alain FOKA journaliste sur RFI, émission : archive d’Afrique.

2 JEAN-MARC D.PODA et PIERRE CLAVER HIEN., Histoire de la représentation politique au Burkina Faso, éd. scientifique CNRST, Ouagadougou, 2009, p.42

3 Wikipedia gourounsi (peuple), le 20-02-2019 à 16h05

4 Emmanuel BAYILI, population nord nuna. Des origines à 1920, Paris, 1983, pp.26-27

5 SALIF TITAMBA LANKOANDE, Noms de famille (patronymes) au Burkina Faso, Ouagadougou, Burkina Faso, 2004, 106 p.

6 NICOLAS C.J.B. BADO, Abbé, les saint fondateurs de l’Eglise du lyelo, éd. vivre ensemble, Ouagadougou, 2017, p.9

7 NICOLAS C.J.B. BADO, Abbé, les saint fondateurs de l’Eglise du lyelo, éd. vivre ensemble, Ouagadougou, 2017, p .15

8 JEAN-MARC D.PODA et PIERRE CLAVER HIEN., Histoire de la représentation politique au Burkina Faso, éd. scientifique CNRST, Ouagadougou, 2009, p. 48

9NICOLAS C.J.B. BADO, Abbé, l’Eglise en détresse au Nord-Nuna : Epiphanie du seigneur jésus au lyolo, Réo le 11 mars 2000 p.10

10 NICOLAS C.J.B. BADO, Abbé, l’Eglise en détresse au Nord-Nuna : Epiphanie du seigneur jésus au lyolo, Réo le 11 mars 2000.P. 12

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